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Révolution dans le paysage
Le port d'Antifer en construction.
En quelques décennies à peine, nos paysages se sont trouvés bouleversés sous la pression des activités humaines, agriculture et urbanisation essentiellement.
Notre région a connu dans le passé quelques mutations de son paysage, dont la plus importante a été celle consécutive aux grands défrichements. Ces changements ont été très progressifs, à échelle de nombreux siècles. Mais voilà qu’en moins de cent ans notre société, de paysanne et rurale, devient industrielle et urbaine. Les échanges s’accélèrent comme jamais. Du coup le paysage tend à s’uniformiser. L’espace de deux ou trois générations est certainement insuffisant pour que nous ayons pu assimiler une telle révolution. Voilà pourquoi nos contemporains parlent si souvent du paysage en termes de dégradation.
L’espace rural haut-normand a perdu depuis les années 1960 l’essentiel des éléments qui en faisaient la typicité, notamment des haies, des arbres isolés ou alignés, des prés plantés de pommiers à cidre, des mares, etc., sans oublier les bâtiments traditionnels.
Fonctions de régulation
L’évolution des techniques agricoles et une mutation de la société rurale sans précédent s’inscrivent parmi les faits les plus marquants du siècle écoulé. Avec l’extension du cheptel bovin, par exemple, il apparaît naturel de convertir les granges en étables, en fait des "stabulations libres", où les bovins sont parqués. Les bâtiments anciens ne peuvent plus abriter le matériel moderne devenu gigantesque. Des hangars sans style font une apparition massive, de même que les silos recouverts de bâches noires et de pneus de récupération.
L’agriculteur, seul sur ses machines, doit, pour accéder à une production rentable, travailler sur des superficies toujours plus grandes dans le même laps de temps. D’où l’augmentation de la taille des parcelles permise par le remembrement, avec comblement des mares et des fossés, arasement des haies et des arbres "inutiles", etc. Le paysage perd alors une partie de ses fonctions de régulation du climat et du ruissellement de l’eau, liées notamment aux surfaces et linéaires couverts d’herbe, d’arbustes et d’arbres.
La mécanisation et le productivisme conduisent également à l’abandon des terres les moins rentables ou inaccessibles aux machines coteaux secs, terrasses d’alluvions ou marais. Initialement ouvertes, ces zones se "ferment" du fait du développement des broussailles. Elles perdent parfois leur spécificité écologique lorsqu’on les remblaie ou les convertit en peupleraies, voire en carrières. Le paysage est alors marqué pour très longtemps.
Carrière : la paysage est marqué pour très longtemps.
Verrues paysagères
Le développement des voies de communication et de l’industrie, au XIXe siècle, ajoute une nouvelle dimension au paysage haut-normand. Viaducs ferroviaires et cheminées de briques marquent l’introduction des chaudières à vapeur. L’industrie textile fleurit dans les vallées, avec son cortège de petits châteaux demeures des patrons , puis l’industrie lourde raffineries, pétrochimie, centrales électriques, papeteries, industries automobile et agroalimentaire , regroupée pour l’essentiel dans quelques zones de la basse Seine.
Plus récemment, sur le littoral, le port pétrolier d’Antifer et les centrales électronucléaires de Paluel et de Penly bouleversent localement un paysage qui paraissait immuable. Châteaux d’eau, stations d’épuration, volumineux "bassins d’orage", silos agricoles, lignes à haute tension et transformateurs, réseaux aériens de distribution électrique ou de téléphone, relais hertziens, etc. captent notre regard en tous lieux du territoire.
Un peu partout, les reconversions liées aux crises économiques font apparaître des friches industrielles. Les carrières en fin d’exploitation marquent le paysage. Le développement des activités industrielles s’assortit de la production de volumes importants de déchets, ce qui aboutit à la création de décharges, terrils (phosphogypses) et autres "chambres de dépôt" (produits de dragage), soit autant de verrues paysagères.
La plupart de ces éléments sont du jamais vu ! Sont-ils beaux ? Sont-ils laids ? Nous manquons de repères et de recul pour en juger. Ajoutons à cela que les efforts qui sont parfois faits pour "l’intégration dans le paysage" brouillent notre perception. Celle-ci, enfin, a changé avec le développement explosif du réseau d’autoroutes : nous passons plus vite d’un paysage à l’autre et notre itinéraire n’est plus rythmé par la traversée des villages.
Rurbanisation
Avec les années 1970 s’enclenche un processus de périurbanisation et de rurbanisation sans précédent. Un mouvement de migration affecte les villages de campagne environnant les grandes villes Rouen, le Havre, Dieppe, Evreux , identifiées en tant que bassins d’emploi. Dans une certaine anarchie, les terres agricoles sont vendues aux lotisseurs les plus offrants. Çà et là c’est le mitage , fleurit un habitat pavillonnaire dont le style architectural standard et l’accompagnement végétal indigent jurent avec le cadre paysager préexistant. Les nouveaux résidents sont avant tout heureux de fuir la ville ou sa banlieue et de renouer avec des racines ancestrales.
Chaque périphérie de ville voit se développer un tissu de lotissements, équipements publics, hangars métalliques aux enseignes commerciales semblables d’un bout de la France à l’autre. Peu à peu, les communes rurales environnantes sont digérées. Ce n’est sans doute pas un hasard si les aménageurs ont fait des ronds-points les nouveaux pôles de la création paysagère, en même temps que de nouveaux repères dans un paysage qui n’en possède plus.
Petite cause, grands effets
La faucille était utilisée pour moissonner depuis la préhistoire. Son remplacement par la faux dans la première moitié du XIXe siècle sera cause de changement dans le paysage rural. La faux, en effet, coupe le chaume des céréales à 10 cm du sol et non plus à 50 cm comme avec la faucille. Il s’ensuit une augmentation du volume des gerbes de 30 à 40 % et... un problème pour les stocker dans les granges traditionnelles, d’autant que les rendements augmentent. Les propriétaires refusant d’investir dans de nouvelles constructions en dur, apparaissent des hangars analogues à ceux qu’on trouve dans tous les autres pays avancés dans leur "révolution agricole". Banalisation du paysage.