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Vision picturale de Château-Gaillard, aux Andelys (R. Sautin).
Le paysage, de la perception à l'analyse
D’abord vision d’artiste, le paysage est devenu l’affaire de tous, des scientifiques aux simples promeneurs.
Le mot paysage n’apparaît dans le dictionnaire qu’au milieu du XVIe siècle. A l’origine,
paesago désigne en Italien des vues choisies de "pays" peintes dans de très petits formats. La représentation de paysages est pourtant antérieure à l’école italienne puisque Van Eyck et d’autres peintres flamands du XVe siècle ont pris l’habitude d’en représenter, en arrière-plan de scènes religieuses, à travers des fenêtres qui en constituent le cadre. Les livres d’heures richement enluminés du XVe siècle préfigurent le paysage tel que l’appréhenderont, quatre siècles plus tard, les peintres de plein air de l’école de Barbizon (Corot, Millet, Courbet, etc.) : une description de l’espace dans lequel se déroule l’activité des hommes au cours des saisons. Avec eux, le paysage cesse d’être considéré comme un art mineur.
Sites fantasmagoriques
La description des paysages, aujourd’hui, est plutôt un point de vue de géographe témoin de son temps. De nombreuses œuvres d’art dépeignent des lieux d’activités et des sites, souvent à partir de promontoires d’où l’on peut embrasser du regard une vaste étendue. La Côte Sainte-Catherine sera ainsi, pendant des siècles, le site référence pour dépeindre Rouen. Les représentations obtenues ne sont d’ailleurs pas très éloignées de celles des cartographes. Les plans dressés jusqu’à la fin du XVIe siècle, en introduisant une perspective cavalière, offrent, en effet, une lecture "en élévation" de lieux qui seront par la suite systématiquement représentés vus de dessus.
Le Romantisme diffuse une vision sublimée des paysages en retenant en priorité des sites fantasmagoriques correspondant à l’état d’esprit du moment : falaises sauvages subissant les assauts de la mer déchaînée, ruines d’abbayes (Mortemer, Jumièges...), vieilles forteresses (Arques-la-Bataille, Château-Gaillard), etc.

A gauche, ancienne perspective cavalière de Rouen, à partir de la Côte Sainte-Catherine. A droite, vue photographique actuelle.
Mémoire des lieux
Cette époque sera suivie par un intense bouillonnement intellectuel servi par l’émergence de nombre d’érudits et de sociétés savantes. Elle contribue à forger l’image de la région au travers des multiples publications de "voyages pittoresques" décrivant les paysages et les activités agricoles, industrielles, commerciales…Des lithographies aux séries de cartes postales, en passant par les premiers photographes, ce travail aboutira à constituer une mémoire des lieux sans précédent, et aussi sans suite.
Les peintres impressionnistes participent à ce vaste élan humaniste. Ils fixent sur leurs toiles de nombreux paysages accessibles à l’émotion de chacun par la simplicité des scènes qu’ils décrivent, renouant ainsi avec la conception première du "paysage". Ce mouvement pictural relativement bref a apporté un tel bouleversement dans la manière de regarder qu’il conditionne, et pour longtemps, notre façon d’appréhender le paysage.
Subjectif et non quantifiable
Nous sommes "dépaysés" à la vue d’un paysage exceptionnel, beau à couper le souffle. Il s’agit là d’une manifestation cérébrale, conditionnée par une stratification d’acquis culturels et notre sensibilité individuelle. Tout serait paysage, là où notre regard se porte, si notre subjectivité ne nous amenait à privilégier certains points de vue, à "encadrer" mentalement telle scène plutôt qu’une autre : l’intimité d’une région de bocage plutôt qu’une "morne plaine" traversée de pylônes électriques, la perspective d’un méandre de la Seine plutôt qu’un monotone lotissement pavillonnaire...
Le design d’une ligne électrique haute tension est, pour certains, agréable à contempler EDF sait communiquer à travers de telles images. Dans le lotissement, peuvent coexister jardins sophistiqués ou kitsch, pour le plus grand bonheur de chaque propriétaire.
Le paysage du piéton est différent de celui du cycliste ou de l’automobiliste. Le paysage vu depuis une autoroute peut être idyllique alors que le paysage de l’autoroute vu par ses riverains ne le sera pas forcément.
Tout est donc à ce niveau question d’échelle et d’appréciation particulière. Si on sait mesurer la raréfaction d’une espèce ou le degré de pollution d’un cours d’eau, la valeur d’un paysage est, elle, difficilement quantifiable.
Clés de lecture du paysage
Le paysage est une réalité immatérielle constituée de l’addition de multiples éléments dont le décodage suppose une approche interdisciplinaire :
· Approche géomorphologique : lien entre le modelé et la nature du sous-sol.
· Approche écologique : il existe une écologie du paysage, basée sur l’étude de la végétation et des "infrastructures naturelles" jouant un rôle dans la fonctionnement des écosystèmes.
· Approche agronomique : occupation du sol, parcellaire, etc.
· Approche géographique : structuration de l’habitat, infrastructures, activités, etc.
· Approche historique ou archéologique :
· Approche culturelle et artistique : styles architecturaux, esthétique (paysagisme, peinture, photographie, etc.).
Archéologie du paysage
L’étude du paysage permet de mettre en évidence d’anciennes terrasses façonnées par l’homme pour cultiver les coteaux, des limites de parcelles, une végétation spécifique témoignant d’une ancienne culture de la vigne, etc.
Ce travail fait appel à de multiples outils :
· Plans terriers du Moyen Âge au XVIIIe siècle et cadastres anciens (Cadastre Napoléon, par exemple).
· Plans cavaliers, cartes anciennes (Cassini, Trudaine), cartes d’état major et IGN, cartes géologiques, etc.
· Photographies aériennes (disponibles depuis 1947 en Haute-Normandie).
· Gravures, dessins, photographies et cartes postales anciennes.
· Logiciels informatiques de SIG (Systèmes d’information géographique) et modèles numériques de terrain.
· Documents historiques et géographiques, enquêtes.