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Mille et une ficelles pour survivre
Chaque animal, chaque plante possède sa "niche écologique", dans laquelle il évolue comme un poisson dans l’eau. Mais la concurrence est féroce...
Le morcellement des continents, la diversification des climats, l’évolution des sols, etc., ont entraîné la multiplication des habitats, offrant ainsi aux espèces vivantes d’innombrables possibilités.
Il y a de quoi s’émerveiller avec la prodigieuse adaptation des êtres vivants à leur mode de vie. La taupe, par exemple, possède une forme ramassée, un pelage dense et court, des pattes antérieures puissantes et une vision limitée qui la prédisposent à passer le plus clair de son temps à creuser des galeries souterraines pour chasser des lombrics. Mais ce n’est pas la vie sous terre qui lui a donné ces caractéristiques. C’est, au contraire, par l’obtention progressive de ces capacités par mutations successives que la taupe a pu exploiter une "niche écologique" jusque-là vacante.
La "niche écologique" qu’il ne faut pas confondre avec l’écosystème correspond aux conditions de vie optimales ou tolérées par une plante ou un animal : salinité de l’eau, richesse nutritive du sol, éclairement, taux d’humidité de l’atmosphère, amplitude thermique, mode de déplacement, régime alimentaire, aptitude à hiberner ou à migrer pendant la mauvaise saison...
D’autres animaux que la taupe vivent sous terre, comme le campagnol souterrain ou rat taupier. Mais le régime alimentaire de ce rongeur est différent de celui de la taupe. Les niches écologiques de ces deux mammifères se juxtaposent sans coïncider. C’est grâce à un ajustement permanent que chaque espèce trouve sa place.
Concurrence et convergence
Il y a, malgré tout, concurrence entre les espèces. L’épervière piloselle une petite plante des prés et terrains vagues secrète dans le sol des toxines qui écartent les concurrentes. En chantant, les oiseaux affirment un comportement territorial, tout comme le cerf lorsqu’il brame.
Une espèce exotique peut, lorsqu’elle est malencontreusement introduite, prendre la place d’une autre, indigène. En Angleterre, l’écureuil gris américain a ainsi fait disparaître l’écureuil roux européen. En Haute-Normandie, la renouée du Japon une grande plante ornementale évince par endroit la flore autochtone.
On comprend pourquoi, avec leur corps lisse et fuselé, le dauphin et l’ichtyosaure se ressemblent, bien que 150 millions d’années les séparent : ils chassent ou chassaient dans l’eau et doivent pouvoir s’y mouvoir rapidement. On parle alors de convergence écologique.
Le même phénomène s’observe chez les plantes : les feuilles divisées de beaucoup d’espèces aquatiques leur permettent de mieux absorber le gaz carbonique dissous dans l’eau.
Tolérance et adaptation
Dès que l’on s’écarte des conditions les plus favorables constituant le cœur de sa niche écologique, l’espèce adopte une position de repli, dans l’attente de conditions plus favorables. Si les conditions deviennent vraiment mauvaises, elle finit par disparaître. Les espèces opportunistes, au contraire, s’adaptent à des conditions variées. C’est le cas, chez les végétaux, du bouleau dans les chênaies surexploitées ou du saule qui s’installe à la périphérie des ballastières désaffectées. Le rat surmulot est un exemple d’animal opportuniste.
C’est bien connu, la nature a horreur du vide. Une niche écologique vacante ne le reste jamais bien longtemps. A force de banaliser son environnement, l’homme ne devrait pas s’étonner de voir certaines espèces opportunistes proliférer au point qu’il finisse par les considérer comme nuisibles. La disparition de nombreuses espèces, la simplification du tissu de relations entre espèces laissent toute latitude aux espèces les plus éclectiques dans le choix de leur habitat et de leur nourriture de se multiplier. Pullulations de corbeaux, d’étourneaux, de pigeons, de goélands ou de rats en ville. A chaque fois qu’on recherche la cause de ce type de déséquilibre, on trouve systématiquement une action de l’homme.
Galerie de la biodiversité haut-normande > Hottonie des marais (Hottonia palustris)


Cette plante aquatique sait s’adapter ! Dans une eau peu profonde, riche en calcium, sur un substrat organique épais, elle forme de beaux peuplements fleurissant abondamment (à gauche). Si l’eau est moins riche en calcium, seules quelques touffes apparaissent. En eau trop profonde, sa tige s’allonge et elle fleurit peu. Enfin, s’il n’y a plus d’eau, elle se rabougrit et ne fleurit pas (à droite).
Nuisible ?
Parce qu’elle créée des taupinières au milieu de la pelouse la taupe est jugée nuisible par le jardinier. Pour un chasseur, c’est la belette qui est nuisible... Ce sont des points de vue, mais la notion d’espèce nuisible n’a, en réalité, pas de fondement écologique. Chaque espèce joue un rôle dans la biosphère.
C’est en fait parce que l’homme dispose de la niche écologique la plus large qui ait jamais existé, et qu’il élargit sans cesse grâce à sa technologie, qu’il empiète de plus en plus sur celle d’autres espèces. Ces concurrentes sont alors considérées comme nuisibles.
Un risque apparaît lorsqu’on méconnaît la fonction écologique réelle d’un "nuisible". Ainsi, les mouches qui vous agressent à proximité d’une étable sont là pour faire disparaître les bouses. Le déparasitage systématique du bétail avec certains produits comme l’ivermectine provoque de tels dégâts chez les insectes coprophages qu’on risque d’être bientôt obligé d’ébouser manuellement les prairies, comme c’est déjà le cas en Australie.