L.-J. Moreau de la Sarthe - Description des principales monstruosités dans l’homme et dans les animaux (...)


Médecin-chirurgien, Moreau de la Sarthe n’en est pas moins un homme de lettres fréquentant les salons et prenant une part active aux échanges philosophiques.
Il nous offre, dans cet ouvrage, une description des monstres qui passionnent les hommes de son époque.

Titre : Description des principales monstruosités dans l’homme et dans les animaux
Auteur : Louis-Jacques Moreau de la Sarthe
Edition : 1808, Paris, Fournier frères
Format : 39 cm


L’auteur : Louis-Jacques Moreau de la Sarthe



Louis-Jacques Moreau, dit Moreau de la Sarthe est né à Montfort-le-Rotrou, le 24 janvier 1771. Il fait ses études au Mans puis devient apprenti pour quelques mois chez un chirurgien. En 1791, Il monte à Paris pour étudier la médecine pendant deux ans, puis s’en va guerroyer comme chirurgien militaire. Hélas, il est atteint par le typhus et pour comble de malchance, un accident professionnel le laisse infirme de la main droite. Réformé, il est nommé sous-bibliothécaire à l’Ecole de Santé.

C’est au moment où les sociétés savantes sont dispersées par la tourmente révolutionnaire, et tâchent de se reconstituer, que Moreau participe activement à la création de la Société médicale d’émulation qui voit le jour en l’an IV (1795). Là, les survivants du vieux monde médical se mêlent aux représentants du monde nouveau. Il devient aussi membre de la Société de médecine en pluviôse en V, puis de la Société des observateurs de l’homme, de la Société libre des Arts du département de la Sarthe et de la Société d’émulation de Poitiers.

Homme de lettres, il s’illustre par ses travaux : La gangrène humide des hôpitaux, ses Fragments d’une topographie physique et médicale de Nantes, mais encore par d’innombrables extraits ou analyses d’ouvrages d’actualité. Ses publications ont la particularité d’être très variées. Il écrit notamment ses Réflexions philosophiques et médicales sur l’Emile de Rousseau. Malgré la vénération qu’il a pour le philosophe, il n’hésite pas critiquer ses opinions. Moreau propose aussi une classification qui apparaît dans l’Encyclopédie aux articles Nosographie et Phlegmasies.

Il participe aussi à la Commission de Vaccine en faveur de la vaccination des enfants contre la petite vérole. Il fréquente très certainement le Muséum d’histoire naturelle ou il devient un adepte de Cuvier.

Après plusieurs demande, il obtient le 21 frimaire an VIII (12 décembre 1799), le cours d’hygiène et d’histoire naturelle de l’homme au Lycée Républicain.

Moreau fréquente aussi les salons, notamment celui d’Auteuil où l’on échange des idées philosophiques. Il s’honore d’ailleurs d’être un médecin philosophe. Jamais plus qu’à cette époque, on ne disserte sur le rapport qu’il y a entre le physique et le moral de l’être humain. Moreau accumule, pendant des années, les mémoires, les analyses et les considérations sur la médecine morale. C’est ainsi qu’il aurait guéri un cas de monomanie par la coupe des cheveux.

Le zèle et les travaux de Moreau ont trouvé leur récompense : le 24 mars 1808 il devient bibliothécaire de la Faculté, même si l’érudition médicale ne bénéficie guère des faveurs officielles. Et quelques années plus tard, le 19 août 1815 – après les tumultes de l’empire et le retour à la royauté – il obtient la chaire – déchue – de bibliographie médicale, à laquelle est ajouté en 1819 la direction d'un cours de l'histoire de la médecine. Hélas, son bonheur sera de très courte durée : la Restauration a, à peu près, respecté la constitution de la faculté. Mais l’arrivée des Ultra met fin à cette politique de ménagements. L’école de médecine passe pour un foyer de libéralisme, et on l’épure puis la dissout tout à fait en 1822. Elle est remplacée par l’Académie de médecine, dont les titulaires sont nommés par le roi. Moreau obtient seulement un professorat honorifique, puis menacé par l’autorité en place – épuration oblige – il quitte définitivement son appartement de l’Ecole de médecine et va s’installer chez la célèbre actrice madame Talma dont il a toutes les faveurs.

Malgré tout, sa clientèle – restreinte – lui demeure fidèle. Elle se compose de grands dignitaires, hommes de l’opposition libérale, artistes, littérateurs, actrices de renom et de nombreuses femmes du monde (car Moreau sait plaire aux femmes). Il écrira d’ailleurs une Histoire naturelle de la femme, monument de littérature médico-galante.

Vers 1820, il prend part à l’achèvement de l’encyclopédie méthodique pour la partie médecine. Le projet à plus de trente ans, et c’est une période ou la science – comme la société – se renouvelle. La tache est donc ardue d’autant plus que le pouvoir royal s’oppose aux encyclopédistes.

Depuis longtemps, la santé de Moreau déclinait. Atteint d’une tuberculose pulmonaire (phtisie), il s’éteint à Paris chez madame Talma, le 13 juin 1826.


L’œuvre : Description des principales monstruosités dans l’homme et dans les animaux précédée


     d’un discours sur la physiologie et la classification des monstres

A l’origine, Description des principales monstruosités dans l’homme et dans les animaux précédée d’un discours sur la physiologie et la classification des monstres a été édité en 1775 par les artistes Nicolas-françois et Geneviève Regnault.

Moreau de la Sarthe, a fait rééditer le livre en 1808. Il vise un lectorat plus scientifique et ajoute une introduction de quinze pages aux illustrations ponctuées de nombreux exemples. C’est cette édition qui a été mise en dépôt à l’AREHN par le Muséum d’histoire naturelle de Rouen.

Il fait part de la classification des monstruosités de Chaussier :

1 : les monstruosités relatives à la grandeur (nains et géants)
2 : les monstruosités par augmentation des parties (corps doubles, ou à deux tête, 4 bras…)
3 : monstruosités par défaut (sans tête, sans bras)
4 : monstruosités relatives à la position (pied bot, changement dans la position naturelle des parties)
5 : monstruosités par la réunion contre nature de plusieurs parties
6 : monstruosités superficielles et relatives à la couleur
7 : monstruosités dans la texture et la consistance des parties

Moreau donne une explication aux monstruosités. Il rejette la thèse de "l’imagination des mères" qui consiste à dire que ce sont les sensations et les passions des mères qui entraînent des difformités. La pensée ne peut pas influer sur la physiologie embryonnaire. Il donne d’ailleurs l’exemple d’une femme qui durant sa grossesse s’était beaucoup intéressé à l’ange Gabriel, et qui accoucha d’un fils, en tout semblable à un petit ange et muni de deux ailes. On cria au miracle, mais en réalité, les deux ailes étaient des tumeurs écrouelleuses. L’enfant loin d’avoir été rapproché par les pensées de sa mère, avait été atteint d’une maladie qui le condamnait à une longue infirmité.

Pour Moreau se sont les maladies ou les différentes altérations que le fœtus a éprouvé pendant la grossesse qui sont les causes des monstruosités que l’on croit jusqu’ici expliquer par l’imagination de la mère.

Les autres causes admises par les physiologistes de son temps, sont tout ce qui peut perturber le développement du fœtus : l’espace, l’humidité et la température.



Planche III
"Ce poulain est né dans le Polezin de Ravigo, dans les états de Venise. Il a un seul œil au milieu de la face ; son front s’élève en une pyramide qui est accompagnée latéralement de deux protubérances ; le crâne a la forme d’un cône tronqué ; il n’a point de nez ; la lèvre supérieure est très courte, l’inférieure est allongée et laisse voir la seule mâchoire de l’animal ; toutes les autres parties sont bien conformées. Il a vécu environ quatre mois. "
Tiré du Cabinet de M. Cotelle de Grand-Maison, à Paris



Planche X
"Cet animal a deux têtes réunies par les crânes ; il a quatre yeux placés dans leurs orbites naturelles, et deux oreilles seulement ; les autres parties sont bien constituées. "
 Tiré du Cabinet de M. Pinson, chirurgien à Paris



Planche XV
"Cet enfant est né sans cerveau ni moelle allongée ; le sommet de la tête n’était couvert que par la pie-mère ; la dure-mère recouvrait toute la base du crâne ; plusieurs inégalités semblaient indiquer la masse du cerveau. Cette masse A. était d’un rouge foncé colorée par le sang épanché : tous les os qui forment le sommet de la tête manquaient, ou étaient difformes. Ce phénomène se rencontre assez souvent avec des circonstances différentes ; on a en présenté plusieurs à l’académie depuis le commencement du siècle. "
Tiré du Cabinet de M. Pinson, chirugien à Paris



Planche XIX
Ces deux enfants réunis sont venus à terme ; ils sont adhérents par les poitrines et par les têtes, comme on le voit dans le squelette n°20 ; les deux têtes réunies ne forment qu’un seul visage, deux oreilles, une seule langue dans la bouche, un œsophage, une trachée-artère ; ces deux parties se divisent en deux branches chacune, pour communiquer aux deux estomacs et aux deux poitrines ; la réunion des deux crânes offre au milieu du front une fente qui a quelque ressemblance avec la partie génitale d’une femme. Ils sont morts en naissant.
Tiré du Cabinet de M. Pinson, chirugien à Paris



Planche XX
A.      Réunion des deux têtes
B B. les deux sternum par lesquels se réunissent les deux poitrines ; toutes les autres parties sont doubles et bien conformées.



Planche XXII
"Cet animal a toute les parties du corps bien conformées ; sa tête seule est monstrueuse ; on pourrait même dire qu’il n’y en a pas ; on trouve seulement au dessus de la poitrine une ouverture dans laquelle la peau de son corps va se terminer en formant plusieurs rides ; cette ouverture est terminée à chaque côté par une oreille. Il n’a point vécu."
Tiré du Cabinet du Roi de France



Planche XXX
"Cet enfant est né en Espagne, au mois de janvier 1775. Ses parents le promenaient de ville en ville pour le faire voir : toute la difformité est dans sa tête ; il a deux bouches de chacune desquelles il tétait, deux nez bien conformés, trois yeux ; dont deux placés perpendiculairement au dessus des nez et des bouches ; le troisième œil occupe le milieu du front et contient deux prunelles ; le sommet de la tête se termine par une excroissance, et le bas de la face par trois mentons ; toutes les autres parties sont bien conformées : c’est une fille. Elle vivait en août 1775. "



Planche XXXI
"Ce petit être que tout Paris a pu voir en 1757 et 1758, était privé des bras, des avant-bras, des cuisses et des jambes ; ses mains sortaient des épaules, et ses pieds sortaient des hanches ; il était vêtu à la manière turque, et s’escrimait avec son petit cimeterre pour amuser les spectateurs. "



Planche XXXII
"Les deux animaux qui forment ce monstre sont réunis par les deux sternum qui se trouvent par cette réunion placés aux deux côtés du sujet. M. Daubenton en a fait une description très détaillée dans l’Histoire naturelle de M. de Buffon, tome VI, page 140."
Tiré du Cabinet du Jardin des plantes



Planche XXXVII
"Cet animal, assez bien conformé d’ailleurs, a, au défaut des côtes, la croupe entière d’un chat, laquelle est elle-même bien conformée, à l’exception de la queue, qui est très courte. "
Tiré du Cabinet du Jardin des plantes



Planche XXXIX

Détail
"Cette vache, dont M. Daubenton a donné une description savante dans l’histoire naturelle de M. de Buffon, tome IV, page 534, a été vue à Paris en 1745. Elle était bien conformée dans toutes ses parties ; la monstruosité consistait en une jambe surabondante, attachée à la partie supérieure du dos, entre les omoplates ; elle avait une tumeur à la partie postérieure de cette jambe, à laquelle on avait donné, par un grossier artifice, la figure d’une tête d’homme. "
Tiré du Cabinet du Jardin des plantes


En complément : La tératologie ou la science des monstres



L’utilisation actuelle du mot "monstre" paraît se réduire aux créatures imaginaires ou aux êtres fantastiques. En réalité à la Renaissance et à l’âge classique, le mot était fréquemment utilisé et il s’appliquait aux êtres humains et aux animaux affectés par des déformations morphologiques importantes.

Aujourd’hui, la science qui étudie les anomalies et les monstruosités des êtres vivants se nomme térotologie.

Le terme de tératologie a été remis en vigueur au tournant du premier tiers du XIX siècle par Etienne Geoffroy Saint-Hilaire. Et c’est son fils, Isidore, qui établit la première classification de tératologie descriptive.

Une anomalie est une déviation du type qui ne remet pas en cause la vie de l’animal ; elle peut affecter le corps entier ou seulement une partie. L’animal reste reconnaissable. Une monstruosité en revanche menace la survie de l’individu.



Planche XXI : Homme monstrueux, tiré de "Description des principales monstruosités dans l’homme et dans les animaux" de Moreau de la Sarthe.
"Cet homme a paru à Naples en 1742, dans le temps que Monsieur le Marquis de l’Hôpital y était ambassadeur de France ; il était bien conformé ; sa seule difformité consistait en une croupe d’enfant mâle, bien conformée, qui lui sortait de la région épigastrique, et qui prenait son origine au dessous du sternum. Il y a plusieurs exemples de cette monstruosité, entre autres, un enfant né en 1764, à Ondervilliers en Suisse, à qui le chirurgien a extirpé les parties surabondantes par le moyen de la ligature."

L'origine de ces malformation sont dues à des anomalies de développement durant la grossesse (d’origine génétique, infectieuse, toxique, radio-active ou mécaniques). Souvent, les enfants meurent avant ou peu après la naissance, à cause de lésions associées : une sirène n'a par exemple pas de rein, le cerveau des cyclopes n'est pas développé, etc.
Les fentes faciales (becs de lièvre, gueules de loup et autres) sont en général bénignes et curables chirurgicalement.
Bien sûr il existe bien d'autres types de malformations majeures ou mineures.

Les anomalies et monstruosités ont très probablement inspiré de nombreux mythes et légendes dans toutes les civilisations du monde.



Planche I : Enfant monopède tiré de Description des principales monstruosités dans l’homme et dans les animaux de Moreau de la Sarthe.
Il est atteint de sirénomélie, c'est à dire que ses deux jambes sont entièrement soudées et prennent la forme d'une queue de poisson. Cette anomalie rappelle le mythe de la sirène et il est probable que les mythologies antiques se soient inspirées d'anomalies réelles pour créer des personnages rentrés depuis dans l'imaginaire collectif que les auteurs ont repris comme la petite sirène des contes d’Anderson (1836).

Petit historique


Dès l'Antiquité, le poète latin Ovide, rédige un traité sur les monstres. Cet ouvrage sert de référence pour les siècles suivants mais il n'aborde le sujet que d'une façon mythologique.

Au Moyen Âge, les malformations sont l'œuvre du diable ou de la sorcellerie. Les "monstres" désignent les anomalies humaines ou animales, mais gardent cette connotation mythologique.

Le terme de "monstre" évolue avec Ambroise Paré qui aborde l'analyse d'une manière plus scientifique dans son traité Des monstres et prodiges (1573) même si l’imaginaire demeure très présent.

Au début du XVIIe siècle, l'anatomie devient de plus en plus présente dans les études. La théologie cède sa place pour laisser apparaître des analyses plus détaillées et rationnelles. Là, médecins et chirurgiens vont commencer à faire émerger un discours spécifique sur les monstres et sur la recherche de leurs causes. Ce discours médical va être la rupture avec les théologiens qui avançaient des causes divines et surnaturelles. La tératologie avance alors à grand pas et écrase les mythes en apportant des preuves issues des dissections.

Le siècle des Lumières confirmera cette tendance avec l'apparition d'autres sciences et les progrès apportés par les pathologistes. Il faudra toutefois attendre le milieu du XXe siècle pour comprendre que le fœtus peut être perturbé par des substances provenant de l'extérieur. Jusqu'alors, l'utérus apparaissait comme une barrière infranchissable.


Sources



Auteur


1920
La médecine et les idéologues : L. J. Moreau de la Sarthe  Bulletin de la société française de médecine , 1920 (14)  .- pp. 24-70

Topics in Scientific & Medical History
http://www.haven.u-net.com/BIOBL-2.htm

Michaux, Louis-Gabriel
Biographie universelle ancienne et moderne : histoire par ordre alphabétique de la vie publique et privée de tous les hommes, tome 29  .- pp. 262-263


Complément


Musée Fragonard
http://musee.vet-alfort.fr/Site_Fr/textemo1.htm

Wikipedia
http://fr.wikipedia.org/wiki/T%C3%A9ratologie

Musée Testut Latarjet d'Anatomie et d'Histoire naturelle médicale
http://museetl.univ-lyon1.fr/cadre.html?http://museetl.univ-lyon1.fr/html/terato.html