Charles-Louis l’Héritier de Brutelle - Stirpes novae aut minus descriptionibus et iconibus illustravit
Charles-Louis L’Héritier de Brutelle, homme de loi et homme de sciences, est un savant peu connu au XVIII
e siècle. Grâce à sa curiosité, sa fortune personnelle et son goût pour transmettre le savoir, il publie plusieurs livres de botanique et réunit une bibliothèque prestigieuse, ouverte à tous.
Titre : Stirpes novae aut minus descriptionibus et iconibus illustravit
Auteur : Charles-Louis l’Héritier de Brutelle
Edition : Parisiis : Philippi-Dionysii Pierres, 1784-1785 .- 2 volumes 102 p.+184 p. 68 pl. + 35 pl.
Format : in-folio
L’auteur : Charles-Louis l’Héritier de Brutelle
Charles-Louis l’Héritier de Brutelle naît le
15 juin 1746, à Paris, dans une famille de négociants très aisée. On ne sait rien d’autre sur sa jeunesse.
A 26 ans, en
1772, il entame sa longue carrière de magistrat de l’Etat en devenant procureur du roi à la maîtrise des Eaux et Forêts de Paris, grâce aux relations de sa famille.
Il met à profit ce poste pour se familiariser à la connaissance des arbres et arbustes de Paris. Sa vocation est là, la botanique sera la passion de sa vie.
Pour cela, il fréquente les formations dispensées au Jardin du Roi par Antoine-Laurent de Jussieu et André Thouin. Il se lie plus particulièrement avec ce dernier, et plus tard avec Pierre Marie Auguste Broussonet. C’est d’ailleurs grâce à Broussonet, qui a passé plusieurs années à Londres et côtoyé des linnéistes convaincus comme Joseph Banks, que L’Héritier de Brutelle affirme sa prédilection pour le système de classification de Linné, qu’il préfère aux classifications "naturelles" de Michel Adanson ou Antoine-Laurent de Jussieu.
En
1775, il prend un nouveau poste dans l’administration, et devient conseiller à la Cour des Aides, l’une des plus anciennes cours de justice de France. Il y fait la connaissance de Malesherbes, qui devient un grand ami.
Dès lors, il se consacre autant à sa carrière au service de l’Etat qu’à la botanique. Il continue à se former en autodidacte. La maison des Thouin est réputée accueillante, et les savants se réunissent volontiers chez eux. L’Héritier de Brutelle s’y retrouve régulièrement avec son ami Malesherbes. Il correspond avec d’autres botanistes européens. Sa fortune lui permet de mener à bien ses études et d’acquérir des livres de botanique.
Toute sa vie, tant que ses finances le lui permettront, L’Héritier de Brutelle s’ingéniera à constituer une fabuleuse bibliothèque, comme il l’a vu chez Joseph Banks en Angleterre. Il mettra un point d’honneur à la rendre accessible à tous, et à y accueillir des jeunes savants.
En
1784, sans doute au Jardin des Plantes, il rencontre le jeune Redouté. Détectant son talent précoce de dessinateur, il lui propose de l’initier à la dissection, à l’anatomie végétale et de lui apprendre les rudiments de l’illustration botanique. En contrepartie, Redouté le secondera dans ses travaux et profitera de la bibliothèque conséquente de son protecteur pour apprendre. Grâce à L’Héritier de Brutelle, Redouté donne la pleine mesure de son art. Bibliophile, L’Héritier rêve d’éditer des ouvrages. La collaboration entre les deux hommes se poursuit pour plusieurs publications, comme
Stirpes (
1784-1785).
En 1786, L’Héritier de Brutelle, Broussonet, Thouin et Redouté prennent part à une rocambolesque intrigue scientifique impliquant les royaumes de France et d’Espagne, "l’affaire Dombey" (voir complément). L’Héritier de Brutelle et Redouté se réfugient durant 15 mois en Angleterre. Il met à profit son temps libre pour herboriser dans les jardins et la campagne anglaise. Il publiera à son retour une description des plantes rares de ces jardins dans
Sertum Anglicum (
1789-1792).
Il revient en France en
1787 et continue à mener sa double vie de botaniste et de clerc de l’Etat. Il crée avec, entre autres, Broussonet, Olivier, Bosc d’Antic, la Société linnéenne de Paris, qui ne vivra que de
1787 à
1789. Elle est érigée selon le modèle anglais, cher à ces scientifiques, de la Société linnéenne de Londres.
En
1787-1788, il publie à Paris
Geraniologia seu erodii, pelargonii, geranii, monsoniae et grieli historia iconibus illustrata, contenant des planches de Redouté. L’Héritier de Brutelle écrit là un grand texte, inachevé, sur les Géraniacées. C’est lui en effet qui sépare le seul genre jusqu’ici admis de
Geranium en trois nouveaux genres :
Erodium (5 étamines),
Pelargonium (7 étamines) et
Geranium (10 étamines). Les botanistes s’opposent à cette transformation, qui sera néanmoins, au siècle suivant, établie par Karl Ludwig Wildenow et Augustin-Pyramus de Candolle.
Lorsque la Révolution explose en
1789, il participe aux réformes, conduit un bataillon de gardes nationaux, devient juge de tribunal révolutionnaire.
En
1790, il est élu membre associé de l’Académie des sciences, en remplacement de Lamarck. Mais il ne participera guère aux séances de l’institution.
Passé la première période d’espoir, la Terreur le laisse désenchanté. Ce sont des années noires pour L’Héritier de Brutelle : il est emprisonné, mais relâché grâce au secours de Thouin et Desfontaines, sa femme meurt, le laissant seul avec cinq enfants, sa fortune se réduit et il perd son poste.
A partir de
1794, le climat devient plus clément pour lui, il retrouve un emploi au ministère de la justice. Il poursuit sa vie de scientifique, devenant membre de la Commission d’agriculture et des arts, et continuant à rédiger des études. Il est également présent à l’Institut national des sciences et arts, nouvellement créée en
1795 pour remplacer les Académies dissoutes par la Convention.
Il rédige une flore de la place Vendôme, qui restera manuscrite.
Sa dernière publication sera un
Mémoire sur un genre nouveau de plantes appelée Cadia (
1795).
Il meurt égorgé devant chez lui, dans la nuit du
16 août 1800 (28 thermidor an VIII), dans des circonstances restées mystérieuses.
Sa bibliothèque scientifique, forte de plus de 8 000 titres, en faisant par là-même l’une des plus riches d’Europe, est vendue en
1805, en bonne partie par la Bibliothèque royale.
Son herbier, composé de plus de 8 000 espèces, est acheté par Augustin-Pyramus de Candolle, qui en fera une partie de son herbier personnel. Il est à présent détenu par le Conservatoire et Jardin botanique de Genève.
Charles-Louis L’Héritier de Brutelle est un savant reconnu à son époque, sans toutefois être vraiment accepté par ses contemporains.
L’œuvre : Stirpes novae aut minus descriptionibus et iconibus illustravit
Page de titre
Grand amateur de livres, Charles-Louis L’Héritier de Brutelle, souhaite publier ses propres œuvres. Utilisant sa fortune personnelle, il fait lui-même publier son ouvrage
Stirpes novae aut minus descriptionibus et iconibus illustravit.
Il choisit comme thème les plantes exotiques ramenées des expéditions lointaines et introduites dans les jardins botaniques. L’Héritier de Brutelle n’est pas un explorateur. Retenu à Paris par son emploi, il utilise les spécimens et échantillons que d’autres lui apportent. Ainsi, les plantes retenues viennent du Pérou, de Madagascar, d’Abyssinie, de Chine, de Jamaïque ou encore de Pennsylvanie.
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| Dombeya lappacea |
Tetragonia crystallina |
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| Sida arborea |
Phytolacca dioica |
Il s’occupe du texte de l’œuvre, et laisse à plusieurs artistes le soin des illustrations.
Le plus fameux de ces dessinateurs n’est autre que Redouté (alors jeune artiste de 25 ans, dont c’est la première grande réalisation) qui exécute 55 des 92 planches.
Pour l’exactitude des dessins, L’Heritier de Brutelle met sa bibliothèque à la disposition des artistes, et revoit avec les dessinateurs la précision des détails anatomiques.
Outre Redouté, plusieurs noms participent à la publications : Fossier, Prévost, Fréret, Jossigny, Aubriet, Bruguière, James Sowerby et Henri-Joseph Redouté.
Les planches dessinées par Redouté montrent déjà son immense talent et quelques traits caractéristiques de son style.
Stirpes devait contenir 2 volumes et 120 planches, mais seuls six fascicules seront publiés, en plusieurs années. La publication reste inachevée. Ainsi, le deuxième volume s’achève à la page 183, intitulée
Conspectus fasciculi septimi (annonçant les descriptions du fascicule 7, avec
Spartium et
Cytisus principalement), qui ne verra jamais le jour
L’ensemble imprimé comprend 92 planches.
L’Heritier de Brutelle y utilise la classification linnéenne.
Chaque plante est décrite, une planche gravée, des explications en texte, comportant les caractère essentiels d’anatomie végétale, les informations de descriptions dans d’autres flores, la localisation géographique. Le texte est en latin.
Parfois, on trouve des inclusions d’autres savants, comme pour le prunier de Madagascar, le
Ramontchi : L’Héritier de Brutelle insère un mémoire de Poivre, en français, sur la plante.

Flacourtia ramontchi
L’Arehn possède les deux volumes, confiés par la Société des amis des sciences naturelles de Rouen. Les deux volumes sont en état original, avec une couverture cartonnée un peu fatiguée. Les pages sont en bon état de conservation. Les planches sont d’une très grande finesse de trait, et comprennent, outre la plante, de nombreuses figures de détails (fleur, graine…).

Détails
L’ouvrage est consultable en ligne sur le site
Gallica de la Bibliothèque nationale de France (
http://gallica.bnf.fr/).
Liste des espèces décrites
En complément : L’Affaire Dombey
L’histoire des sciences recèle parfois des aventures rocambolesques. L’"affaire Dombey" en est un exemple frappant, mettant en scène le monde politique et le monde savant.
L’Amérique latine est encore une terre de conquête scientifique au XVIII
e siècle. Fortes des relations familiales tissées dans les cours d’Europe, la France et l’Espagne organisent parfois des expéditions communes. Ainsi, pour l’exploration du Pérou que l’Espagne diligente en 1777, Charles III, roi d’Espagne, autorise la venue d’un éminent botaniste français, Joseph Dombey.
Ce savant, auréolé du titre de Botaniste du Roi, doit ramener des spécimens locaux et rapporter des plants de quinquina.
Le voyage commence le 20 octobre 1777, au départ de Cadix.
Dombey est accompagné de deux autres savants espagnols Ruiz et Pavon. Durant quatre années, ils arpentent le Pérou, puis passent deux années au Chili. Il forme les deux jeunes, qui deviennent de chevronnés botanistes grâce à lui. Ils collectent douze spécimens de chaque plante récoltée, tous répartis en deux, un herbier pour la France et un herbier pour l’Espagne.
Dombey expédie une première cargaison, en deux herbiers séparés.
Il retourne en Europe en avril 1774, prenant place sur le "Péruvien", et touche Cadix le 22 février 1785, rapportant environ 70 caisses d’échantillons. Quant au bateau contenant les spécimens espagnols, le "Saint-Pierre d’Alcantara", il n’arrivera jamais à bon port.
L’accord premier passé entre la France et l’Espagne était que les collections fussent séparées en deux. Mais l’Espagne assigne Dombey à résidence tant que Ruiz et Peron ne sont pas revenus, et lui demande de céder la moitié de l’herbier "français" arrivé en Europe, puisqu’ils n’ont plus rien ! De plus, elle lui fait promettre de ne pas divulguer les informations relatives à cette flore.
Le savant est découragé, d’être assigné à résidence durant les quatre années que Ruiz et Péron mettront à revenir dans la péninsule ibérique, d’avoir à diviser son herbier qui constitue pourtant un ensemble homogène et de ne pouvoir publier ses informations.
Malgré tout, il finit par revenir en France, en 1785, malade, fatigué et abattu. Il confie ses collections à Buffon, qui outrepasse les ordres espagnols et charge l’Héritier de Brutelle de les décrire. André Thouin, L’Héritier de Brutelle, Broussonnet et Redouté estiment que ces herbiers doivent être exploités par la France. La fortune de L’Héritier de Brutelle l’autorise à proposer d’acheter l’herbier et de publier à ses frais une flore du Pérou. Cet accord ne satisfait pas l’Espagne, qui se sent spoliée, et le gouvernement français est contraint d’intervenir pour demander à l’Héritier de Brutelle de restituer les spécimens au musée du Roi.
Ni une, ni deux, les savants se transforment alors en cambrioleurs, et subtilisent nuitamment les caisses d’herbiers en septembre 1786. La destination finale du convoi est Londres. Les scientifiques savent qu’ils seront à l’abri des Espagnols. L’Héritier de Brutelle est accueilli par Joseph Banks, qui lui ouvre les portes de son immense bibliothèque. L’Héritier et Redouté restent quinze mois en Angleterre. Finalement, ils exploitent assez peu des documents de Dombey et L’Héritier de Brutelle ne réussira jamais à en tirer la monographie et les planches gravées qu’il souhaitait…
Ce sont les deux espagnols qui finiront, à leurs frais, par publier un ouvrage de très belle facture sur la flore du Pérou et du Chili en 1794
Florae peruvianae et chilensis Prodomus. Descripciones y láminas de los nuevos géneros de plantas de la flora del Peru y Chile (visualisable sur Gallica
http://gallica.bnf.fr/Catalogue/noticesInd/FRBNF37276362.htm
Sources
Auteur et oeuvre
Charles-Louis L’Héritier de Brutelle (1746-1800)
in Botanistes et la flore de France (les) : trois siècles de découverte / Benoit Dayrat.- Paris : Muséum national d'histoire naturelle, 2003 .- pp. 121-128
Illustration botanique (l') / William Wheeler .- Paris : Aventurine (l'), 2003 .- 173 p.
Pierre-Joseph Redouté, le prince des fleurs / Claudia Salvi .- Tournoi : La renaissance du livre, 2001 .- 248 p.
Charles-Louis L’Héritier de Brutelle -
http://www.illustratedgarden.org/mobot/rarebooks/author.asp?creator=L%20H%C3%A9ritier%20de%20Brutelle,%20Charles%20Louis&creatorID=9 (page vérifiée le 17/08/2006)
Catalogue des livres de la bibliothèque de feu C.-L. L’Héritier de Brutelle, membre de l’Institut national, etc.
http://elec.enc.sorbonne.fr/cataloguevente/notice222.php (page vérifiée le 30/06/2006)
Complément
Joseph Dombey
in Fabuleuse odyssée des plantes (la) : les botanistes voyageurs, les Jardins des Plantes, les Herbiers / Lucile Allorge ; Olivier Ikor .- Paris : J.-C. Lattès, 2003 .- pp. 442-448.
Joseph Dombey, une vie pleine de cactus
in Cannelle et le panda (la) : les grands naturalistes explorateurs autour du monde / Jean-Marie Pelt .- Paris : Fayard, 1999 .- pp. 139-147